« Paroles de Français », la démission du journalisme

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Ils étaient onze face à lui. Douze, si l’on compte le meilleur de tous : Jean-Pierre Pernaut, qui avait parfois l’air de se demander ce qu’il faisait là. Un « journaliste » pour animer la soirée et onze interviewers issus de la « vraie France ». Onze vrais gens choisis par la chaine pour parler de la vraie vie et de leurs vrais problèmes au Président.

Paroles de Français, lundi 25 janvier 2009 (Flickr/Gunthert)

Nul besoin de disserter sur les raisons, ni le contenu de cette émission exceptionnelle, « Paroles de Français ». Les premières ont déjà été amplement commentées cette semaine. Le second l’est depuis hier. Pas la peine d’aller chercher bien loin : a mi-mandat, Nicolas Sarkozy a essuyé plusieurs revers (Epad, taxe Carbone, Proglio…), et la politique de la réforme permanente semble s’essouffler. Rien de tel que le rapport direct avec le peuple pour reprendre du poil de la bête. Rien de mieux que d’aller défendre son action sans contradicteur de son étoffe. Pourtant, face à ces Français plus vrais que nature, le Président est assez loin d’avoir brillé. Récitation de fiches assez maladroite et défense passive de son action avec pour leitmotiv : « c’est pas de ma faute, c’est les autres – Chinois, socialistes, Obama… » Rien d’exceptionnel. Juste une soirée perdue pour ceux qui n’ont pas eu la présence d’esprit de zapper sur M6 pour regarder Anakin Skywalker.

Le plus inquiétant dans cette émission n’est pas ce qu’elle nous dit de Nicolas Sarkozy (rien, sauf peut-être sur sa façon d’employer les noms et prénoms…), mais ce qu’elle révèle du journalisme politique à la télévision.

Supprimer l’intermédiation journalistique

Car il s’agit bien là d’une véritable démission du rôle du journaliste face au politique. Certes, les « professionnels » ne sont pas toujours plus pertinents que les profanes – pour preuve Pierre Le Ménahes, caution cégétiste de l’émission, devenu rapidement la coqueluche du web en tenant tête avec pugnacité à Nicolas Sarkozy, et qui n’a rien à envier à Laurence Ferrari en la matière.

Néanmoins, on ne malmène pas un as du discours sans une certaine expérience. Sans un journaliste politique chevronné et documenté, ou sans un expert par thème abordé, la pseudo-interview se transforme rapidement en tribune offerte gracieusement. Malgré toute la bonne volonté d’un syndicaliste. Et même si le Président n’en est pas convaincant pour autant.

Cette pratique du panel de Français n’est pas nouvelle. On se souvient en 2005 de Jacques Chirac face aux jeunes (« Référendum : en direct avec le Président », diffusée sur TF1 le 14 avril 2005) afin de s’expliquer sur le projet de Constitution européenne. On connait la brillante réussite que ce fut dans les urnes. Et l’on se remémore avec un malin plaisir ce cinglant aveu de Chirac, déclarant aux jeunes : « Mais je ne vous comprends pas ». Alors non, la tribune offerte au chef de l’État face aux citoyens n’est pas synonyme de réussite de l’exercice.

Ce qui est inquiétant, c’est cette aspiration typiquement populiste à supprimer tous les intermédiaires entre le politique et le citoyen.

La télévision : u-topie de la politique ?

D’autant que hier soir, un journaliste été présent pour animer la discussion : Jean-Pierre Pernaut. Spécialiste du coût de la vie et du dernier maréchal ferrant de France. Mais ce choix de Pernaut nous envoie le même message : ce n’est pas seulement l’option de la sécurité pour Nicolas Sarkozy, c’est aussi le symbole de cette démission du journalisme politique. Un animateur-vedette qui n’est autre qu’un avatar médiatique de cette vraie France dont est issu le panel. Une sorte de David Frost, choisi tout spécialement pour ne pas poser de problème à un Nixon venu s’expliquer sur le Watergate. À une différence près : David Frost avait besoin de renouveler son image (Pernaut, lui, n’aura fait que la conforter) et s’était entouré d’experts du dossier (ceux-là mêmes qui manquaient sur TF1) pour préparer l’interview. Résultat : Richard Nixon déstabilisé et amené à faire les aveux les plus marquants de l’histoire politique américaine. Nous en sommes loin. Ici, le seul représentant des titulaires de la carte de presse faisait la démonstration de ce que ne doit pas être sa profession. Un parti pris vraisemblablement assumé par la première chaine.

Sans surestimer son rôle, le journaliste politique ne doit-il pas être un artisan-critique ? Quel doit être son savoir-faire si ce n’est celui d’une mise en perspective ? Le rappel aux faits. Rappeler Nicolas Sarkozy aux faits, le site Médiapart vient par exemple de le faire en publiant son livre « N’oubliez pas ! ».

Alors ce travail critique du journaliste politique est-il impossible à la télévision ? La démission dont « Paroles de Français » est le symbole est-elle l’aveu d’un échec plus global du journalisme politique à la télévision ? La question était posée le 26 novembre 2009 lors d’un débat intitulé « Existe-t-il encore un journalisme politique à la télévision française ? » à l’Institut de journalisme Bordeaux Aquitaine. En guise de réponse, Jean-Michel Blier, éditorialiste politique à France 3, faisait involontairement un constat amer de son rôle : « on ne peut pas faire de politique à la télévision. La télévision n’est pas le lieu du journalisme politique. Nous sommes beaucoup plus libres à la radio. » La recherche d’audience pousserait à la platitude.

Essayons donc de voir dans « Paroles de Français » un cri d’alerte. Celui de la mort du journalisme politique à la télévision. Celui d’un appel à l’audace.

  • Sur le même sujet :

- «5 tables, 11 français et 1 président en prime », sur Libération.fr

- « Sarkozy dit "M. Bertheloot", mais "Martine" et "Rex" », sur Rue89.com

- « 8,6millions de télespectateurs devant le débat avec Sarkozy », sur Libération.fr

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